Affaire Ahae : je ne suis pas un fantôme, même si Le Monde m’oublie

Bernard Hasquenoph | 10/06/2014

La précédente version de ce post ayant été jugée diffamatoire par Le Monde et n’étant pas de taille à résister « au plus grand journal de France », j’ai été contraint de le modifier. Chacun jugera sur pièces.

12.06.14, 12h | NOUVELLE VERSION – Mercredi 11 juin au soir, j’ai reçu un mail de Christophe Ayad, rédacteur en chef du service International du Monde, me disant avoir pris connaissance de la précédente version de ce post daté du 10 juin, où je m’étonnais – en des termes que je ne peux citer ici sous peine de me voir à nouveau bashé – de ne pas avoir été cité pour la partie française concernant le domaine culturel, dans l’enquête que le grand quotidien consacrait enfin à Yoo Byung-eun alias Ahae depuis le naufrage du Sewol en Corée du Sud, soit près de deux mois plus tôt : « Le propriétaire du Sewol, ennemi public à Séoul, ami des musées à Paris » de Jacques Follorou et Philippe Mesmer (à Séoul, envoyé spécial).

Christophe Ayad poursuivait : « Après enquête auprès de mes journalistes, je peux vous assurer qu’ils ne se sont pas inspirés de votre travail mais disposaient de leurs propres sources. J’ai suffisamment d’éléments en main pour ne pas douter de la solidité de leur enquête. »

Aussi, me demandait-il de « retirer ce post, ainsi que la mention des noms de MM. Follorou et Messmer, qui est diffamatoire à leur encontre et envers le Monde. »

LIBERTÉ D’EXPRESSION
Misérable blogueur non rémunéré pour le travail que je fournis ici, je ne suis pas de taille à lutter contre la machine Monde. Mais néanmoins attaché à la liberté d’expression ce que je suppose être aussi le cas M. Ayad honoré du prix Albert-Londres en 2004, je n’entends pas tout supprimer. Ainsi, chacun pourra se faire son idée au regard des éléments suivants :

En août 2013, après de difficiles recherches, je révélais sur mon site Louvre pour tous, la véritable identité du photographe sud-coréen Ahae et enquêtait sur les conditions troubles de sa collaboration avec deux de nos plus grandes institutions culturelles : le Château de Versailles et le musée du Louvre. Aucun média ne relaya l’info.

A partir du 21 avril 2014, soit 5 jours après le naufrage du Sewol, à ma grande surprise, cette exclusivité mondiale et mon enquête sur l’« artiste » Ahae me valurent d’être cité puis contacté par des médias sud-coréens. Le premier journal à le faire fut le Chosun pour une parution le 26 avril. Depuis, j’ai enchaîné les interviews pour journaux et télés sud-coréens, ai fait partie d’un documentaire d’une célèbre émission diffusée là-bas le 17 mai, suis en contact avec des Coréens de France dont certains traduisirent mes articles (leur journal m’a consacré deux pages d’interview le 30 mai) et tente d’alerter les médias français sur cette énorme affaire – y compris Le Monde, l’AFP aussi -, avec bien peu d’écho jusqu’à.

Hormis une chronique d’Alain Korkos sur Arrêt sur images et un article sur le site de France Info, un seul journaliste français, Frédéric Ojardias correspondant à Séoul pour La Croix et RFI, s’est penché sur le sulfureux personnage Ahae, ne manquant pas de me citer et de rappeler mon rôle dans cette monstrueuse saga : le 27 avril puis le 6 juin. Je n’oublie pas non plus La Tribune de l’Art qui m’a invité dans son émission de radio. Revue de presse non exhaustive ici.

NOUVELLES RÉVÉLATIONS
Suite au naufrage, j’ai continué d’enquêter et ai sorti une succession de révélations sur Ahae que j’ai adressées aux médias français – y compris au Monde, et à l’AFP aussi, sans aucun écho – informations aussitôt reprises en revanche par les médias sud-coréens :

– 14 mai : Exposition Ahae prévue en 2015 à la Philharmonie de Paris puis annulée suite aux répercussions de mon article en Corée. À lire ici.
– 14 mai : Année France-Corée à venir co-présidée par Henri Loyrette, ex-président du Louvre, le premier à avoir exposé Ahae en France. Tentative de censure du camp Ahae sur Wikipédia. À lire ici.
– 26 mai : Mécénat et expo-concert Ahae au Théâtre impérial de Compiègne dans le cadre du Festival des forêts, pour un concert de gala programmé le 4 juillet 2014. À lire ici.
– 1er juin : Nom d’Ahae gravé au Louvre et contradiction avec la charte éthique du mécénat du musée. À lire ici.

Il se trouve que la plupart de ces informations se retrouve dans l’article du Monde sans aucune mention, ni allusion à mon rôle dans l’affaire. Soit, soyons modeste mais comment le nier ? Aussi, ai-je été extrêmement peiné de voir que, respecté en Corée du Sud pour mon travail de « blogueur », j’étais totalement ignoré dans mon propre pays, à la parution de la première vraie enquête sur le sujet, qui plus est dans le plus honorable média qui soit. Oubli ou ingratitude ? J’avoue que je ne comprends pas.

JE NE SUIS PAS UN FANTÔME
Mais, après tout, rien ne vaut le soutien des Coréens eux-mêmes, comme ce mot que j’ai reçu le 30 mai d’une Coréenne vivant en France et qui m’a bouleversé : « Vous tout seul sauve l’honneur de la France ». Un poids lourd à porter. Depuis deux mois, j’avoue que bien des nuits j’ai mal dormi, l’affaire devenant chaque jour plus incroyable et n’oubliant jamais qu’à sa source, il y avait 300 morts, dont une majorité d’adolescents disparus dans des conditons effroyables. Difficile même, de ne pas se sentir menacé vu la tournure que prenaient les événements, surtout quand me fut adressé personnellement dès le 26 avril un communiqué du staff d’Ahae. Heureusement que j’ai pu compter sur les nombreuses personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux, et que je remercie ici.

Pour information, le jour même de la parution de l’enquête du Monde, paraissait celle du magazine L’Expansion qui me qualifiait de « lanceur d’alerte », ainsi qu’une autre du site culturel Exponaute me citant abondamment. L’article du Monde est déjà relayé en Corée du Sud dans un grand quotidien… qui m’y associe : le Dong-A Ilbo. Quant au Herald Corp, il enquête à partir de mon travail. En France, le journal Libération, aujourd’hui en kiosque, consacre un article à Ahae, me rendant justice, je l’en remercie. Et à l’instant même, me parvient une nouvelle sollicitation d’une télé sud-coréenne. Le Journal des Arts me reconnait comme l’identificateur d’Ahae et comme celui qui a révélé les liens du mécène du Château de Versailles et du Musée du Louvre avec le naufrage de Sewol. France 3 Limousin m’a sollicité pour une interview sonore sur ma découverte de l’identité d’Ahae et sur son rachat du village de Courbefy.

Non, dans l’affaire Ahae, je ne crois pas être un fantôme, même si Le Monde m’oublie. Et l’AFP aussi.

Publicités