La Philharmonie de Paris maintiendra-t-elle une expo Ahae malgré l’affaire du Sewol ?

Bernard Hasquenoph | 14/05/2014

La France lui a déroulé le tapis rouge, acceptant son argent et exposant ses photos au Louvre et à Versailles. Le milliardaire sud-coréen Yoo Byung-Eun alias Ahae est aujourd’hui compromis dans l’affaire dramatique du naufrage du Sewol. Cerné par la justice, les médias coréens ont exhumé des pans fétides de son passé : sectes, détournement de fonds, prison… Pendant que son fils, qui gère ses affaires « artistiques » depuis l’étranger, est recherché par le FBI. Malgré cela, la future Philharmonie de Paris maintient une expo Ahae. Inconscience ou cynisme ? L’affaire pourrait virer à l’incident diplomatique, d’autant que, par ailleurs, le président pour la partie française de l’Année France-Corée toute proche, n’est autre qu’Henri Loyrette, ex-président du Louvre, le premier avoir exposé Ahae dans notre pays • Article traduit en partie en coréen par Paris Copain, le site de la communauté coréenne de France : 아해, 유병언의 2015년 파리 전시, 강행될 것인가 ?

14.05.14 | C’EST UN DOCUMENT CONFIDENTIEL qu’on nous a aimablement transmis, qui nous a alerté. Le futur établissement public de La Philharmonie de Paris, grand équipement musical qui doit ouvrir ses portes début 2015 dans le parc de la Villette (Paris XIXe), a programmé une exposition de photographies d’Ahae pour son année d’ouverture. L’exposition est annoncée dans le programme de la première saison qui sera rendu public ce 15 mai, à moins que sa mention ne soit supprimée au dernier moment [Ajouté le 15 mai : sur le site avec la mention « Sous réserve de confirmation » (page supprimée le 19 mai) et dans la brochure en ligne, p.158-159 (pages supprimées le 19 mai mais pas dans sa version papier) + la symphonie n°6 « Ahae » de Michael Nyman, par le London Symphony Orchestra, sous la direction d’Alexandre Bloch, concert produit par Ahae Press p.145.]

Le bâtiment conçu par l’architecte Jean Nouvel comprend des espaces destinés à la présentation d’expositions temporaires « en rapport avec la programmation musicale », pour permettre « d’explorer les liens entre la musique et les autres expressions afin d’éclairer sa dimension artistique et ses implications sociales » nous explique, dans un long paragraphe, le dossier de présentation du projet [1]. Ce sera le cas pour les expositions consacrées à David Bowie (3 mars-31 mai 2015) et à Pierre Boulez (17 mars-28 juin 2015).

En revanche, le lien est plus obscur pour Ahae. Intitulée Les échos du temps de près et de loin (« Echos of Time : Far and Near »), son exposition traitera de « l’écoulement du temps à travers l’espace » par des photos de paysages, de nuages, d’arbres et d’animaux… Le rapport avec la musique ? Les petits oiseaux peut-être. Elle proposera « des photographies d’un vaste éventail de formats, d’impressions et de styles de présentation, associant notamment des cadres avant-gardistes et un affichage numérique cinématographique aux côtés d’images statiques traditionnelles ».

Prévue pour se tenir gratuitement à la galerie rez-de-jardin de la Philharmonie du 5 mai au 28 septembre 2015, l’exposition Ahae sera placée sous le commissariat d’Anne-Marie Garcia, conservatrice des estampes et de la photographie à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Celle-ci est connue pour avoir déjà collaboré avec l’artiste milliardaire sud-coréen. On s’en étonnait déjà en 2013 vu ses grandes compétences et l’intérêt de photos plutôt banales, lors de l’exposition Ahae du Château de Versailles, succédant à celle du musée du Louvre dans le Jardin des Tuileries en 2012.

Comme toutes les expos d’Ahae dans le monde, celle de la Philharmonie de Paris sera produite, c’est-à-dire financée, par la société AHAE PRESS, présidée par Keith H. Yoo (Yoo Hyuk-ki), l’un de ses fils et porte-parole dans les médias [2]. Reste à savoir si, parallèlement, comme il l’a fait pour le Louvre et Versailles pour 1,1 million d’euros pour l’un et 1,4 pour l’autre, Ahae a fait don d’argent à l’établissement de la Philharmonie comme mécène, ce qui est plus que plausible vu sa pratique et le contexte.

En effet, la Philharmonie de Paris, financée selon son dossier de présentation pour 336 millions d’euros par le ministère de la Culture (158M€), la Ville de Paris (158M€) et le soutien de la région Ile-de-France (20M€), a explosé son budget, ce qui a donné lieu à de nombreuses polémiques. Initialement évalué à 204 millions d’euros, son coût devrait finalement atteindre les 381 millions d’euros comme l’indiquait Laurent Bayle, son président, en janvier dernier. Celui qui est également directeur général de la Cité de la musique et de la Salle Pleyel, est depuis à la recherche de mécènes. « Si on peut raboter de plusieurs millions le coût final de la Philharmonie, croyez-moi, ce sera plus qu’avec plaisir », déclarait-il alors. Aucun nom de mécène n’a été révélé depuis.

NAUFRAGE, SECTE ET PRISON
Mais l’exposition peut-elle encore se tenir ? Car Yoo Byung-eun (유병언) alias Ahae (아해), dont nous avions révélé en exclusivité mondiale l’identité et le curieux profil en 2013, ce qui nous vaut aujourd’hui d’être sollicité par des médias sud-coréens, se retrouve compromis dans l’affaire dramatique du Sewol. Le 16 avril, en Corée du Sud, le naufrage du ferry a entraîné, dans des circonstances atroces, la mort de 300 personnes, pour majorité des lycéens de 17 ans en voyage scolaire, à la suite de nombreux dysfonctionnements : sécurité négligée en amont par la compagnie maritime par recherche de profit, surcharge du navire, cargaison mal arrimée, incompétence de l’équipage dont le capitaine a fui le navire sans procéder à son évacuation… Le gouvernement mis en cause pour sa gestion des secours, le Premier ministre a démissionné, ce qui n’a pas calmé l’opinion qui demande des comptes.

Le milliardaire de 73 ans, soupçonné d’être le propriétaire de facto de la compagnie maritime du ferry, la Cheonghaejin Marine Company, est, depuis, interdit de sortie du territoire. La justice sud-coréenne a ouvert une instruction pour évasion fiscale, détournements de fonds et corruption concernant les multiples sociétés auxquelles il est lié avec sa famille, dans son pays et à l’étranger. Y compris en France pour ses affaires artistiques qui elles-mêmes intriguent la justice pour de curieux transferts d’argent, soupçonnant un trafic autour de la vente de ses photos. Dernières nouvelles, le 9 mai les enquêteurs ont déclaré être en possession de preuves montrant que Yoo était le véritable propriétaire du ferry Sewol, ce qui pourrait lui valoir d’être tenu responsable pénalement du naufrage.

De plus, les médias coréens présentent unanimement l’Eglise évangélique qui lui est liée (Evangelical Baptist Church) et dont nous avions découvert l’existence avec surprise au cours de nos recherches, comme une secte, dont la majeure partie de l’équipage du ferry faisait partie. Ahae, son nom d’artiste, y trouverait sa source. Par ailleurs, en 1987, Yoo Byung-Eun a été considéré comme suspect dans un drame concernant une autre secte, la Odaeyang : 32 adeptes, avaient été retrouvés morts, ligotés et étranglés, dans une entreprise près de Séoul. Suicide collectif ou meurtre, l’affaire, jamais totalement élucidée, avait fait la Une des journaux en Corée. La mort du groupe était liée à une sombre histoire d’argent qui conduisait à la société de Yoo Byung-Eun, la Semo, ancêtre de la Cheonghaejin Marine Company. S’il n’a finalement pas été impliqué dans le meurtre, en 1992 Yoo a finalement été condamné à quatre ans de prison pour détournement de fonds. Aujourd’hui, des transactions suspectes relevées entre la secte évangélique et la compagnie maritime, ont entrainé des perquisitions de la police. Autre personnage clef inquiété pour ses liens avec la secte et son business, une célèbre actrice coréenne proche de Yoo. Si les circonstances n’étaient pas si dramatiques, on croirait au scénario d’un film.

Quant au fils d’Ahae, Yoo Hyuk-ki (ou Yoo Hyuk-Gi) qui organise et gère ses expositions à l’étranger et qui a été accueilli à bras ouverts par les présidents du Louvre, de Versailles et maintenant de la Philharmonie de Paris, il est actionnaire majoritaire, avec son frère Dae-gyun, de la Cheonghaejin Marine Company. Actuellement à l’étranger, probablement aux États-Unis, particulièrement visé dans le drame du Sewol, comme d’autres membres de sa famille, il n’a pas répondu aux convocations de la Justice coréenne qui a délivré un mandat d’arrêt contre lui, faisant directement appel au FBI. Enfin, aux dernières nouvelles, père et fils seraient introuvables.

DOCUMENTAIRE DE LA CHAÎNE SBS SUR AHAE (diffusé le 17 mai 2014.)

En France, rares sont les médias à avoir rendu compte des implications de cette terrible affaire dans notre pays, à travers les expositions et le mécénat d’Ahae au Louvre et à Versailles et de sa société AHAE PRESS basée à Paris, hormis La Croix grâce à son correspondant à Séoul et Arrêt sur images [3]. Et ce n’est pas du passé car la recréation du bosquet du Théâtre d’Eau qu’Ahae a financé à Versailles – son nom apparait en bas de sa page de présentation – doit être inauguré cet été. Cela choque énormément les Sud-coréens qui ne comprennent pas comment des lieux aussi prestigieux d’un pays comme la France, haut symbole de culture, aient pu ouvrir leurs portes à un tel personnage. Car, là-bas, personne ne connaissait vraiment l’artiste qui n’y a jamais exposé.

LE PRÉSIDENT DE LA PHILHARMONIE DE PARIS DÉFEND AHAE
Le Dong-a Ilbo, l’un des trois grands quotidiens sud-coréens, a interrogé des professionnels locaux du monde de l’art, spécialistes de la photo et galeristes, qui sont tombés des nues. Si quelques-uns avaient vaguement entendu parler de lui, ils trouvent honteux de considérer Ahae comme un artiste professionnel, jugeant sa production amateure. « Ce sont des photos que n’importe qui peut prendre avec un bon appareil. Il est impossible de donner une estimation à ce genre de travail », a répondu l’expert d’une maison d’enchères. Nous sommes bien d’accord, nous qui écrivions en 2013 : « Élevé au rang d’artiste, au-delà du genre documentaire auquel se rattache la plupart de ses clichés, Ahae n’a ni agent, ni galeriste qui l’aurait découvert, et aucun talent particulier tellement ses photos, certes belles parfois et techniquement de qualité, sont confondantes de banalité au regard de ce qui se fait dans le genre ».

Pourtant c’est l’intérêt artistique des photos d’Ahae qui, selon Laurent Bayle, président de la Philharmonie de Paris, justifie la future exposition, comme l’avaient exprimé avant lui ses « collègues » Henri Loyrette, président à l’époque du musée du Louvre et Catherine Pégard, toujours présidente du Château de Versailles qui tous deux lui avaient dresser des éloges… en même temps qu’accepter son argent pour leurs étbalissements, c’est un fait. Et c’est bien là tout le problème car, au-delà même de la discussion sur la qualité de ses photos, il est difficile de ne pas considérer l’autorisation d’exposer dans des lieux aussi prestigieux un amateur, inconnu du monde de l’art – j’entends par artiste professionnel quelqu’un qui expose dans des galeries ou musées, sans tout payer – comme une « contrepartie » d’un don censé être, au regard de la loi française, un acte désintéressé. Etonnant que le ministère de la Culture se taise et que la Justice française laisse faire cela.

Quand le 1er mai nous avons eu connaissance de l’expo Ahae à venir à la Philharmonie de Paris, nous avons envoyé dès le lendemain un mail à M. Bayle pour lui demander si l’exposition était maintenue, ce que l’on ne comprendrait pas compte tenu de l’affaire du Sewol et de la gravité des soupçons pesant sur Yoo/Ahae. Celui-ci nous a répondu très rapidement et très poliment… pour nous reprocher – c’est ainsi qu’on l’a perçu -, d’avoir « dénoncé les récentes expositions du photographe Ahae programmées ces dernières années aux Etats-Unis, en Europe et en France – au Louvre et au Château de Versailles -, mettant en cause à la fois sa crédibilité artistique et sa probité » (sic). Il poursuivait ainsi : « Votre position relative à l’authenticité de la démarche artistique de Ahae ne semble pas relayée par les médias occidentaux. Des journalistes qui ont vu ces expositions ont même émis des jugements positifs ou beaucoup plus nuancés que les vôtres. ». Tout en partageant « l’émotion collective que suscite le dramatique naufrage du ferry Sewol », il estimait que « le respect des victimes et la gravité de la situation imposent de faire confiance à la justice coréenne qui est la seule habilitée à déterminer les responsabilités concernant les faits incriminés ». Aussi, concluait-il, « la position que la Philharmonie de Paris sera amenée à prendre au cours des prochains mois se conformera à l’évolution juridique du dossier ».

Peu importe donc les révélations des liens d’Ahae avec des sectes et sa condamnation passée, ni l’implication directe de son fils Yoo Hyuk-ki dans la compagnie maritime du Sewol. Autant d’éléments connus pourtant à cette date. Pour notre part, nous pensons que le respect des victimes et le minimum de décence vis-à-vis du peuple coréen imposeraient plutôt de suspendre toute collaboration avec Ahae, tellement aussi les soupçons qui pèsent sur lui sont gravissimes. Ce n’est pas la première fois qu’une exposition serait annulée. Où est le problème ?

Le 6 mai, nous avons renvoyé un mail à Laurent Bayle pour une demande d’interview dans le cadre de cet article. Il l’a déclinée [4]. Nous avons insisté pour obtenir réponse à une unique question, essentielle dans ce dossier : Ahae est-il mécène de la Philharmonie de Paris ? M. Bayle a confirmé ne pas vouloir « communiquer (…) sur le sujet à ce stade ». Un établissement public étant soumis à un devoir de transparence, nous ne comprendrions pas un silence prolongé sur cette question.

Mais, en échangeant par mails avec le président de la Philharmonie de Paris, nous ignorions que le 27 avril précédent, soit 11 jours après le naufrage, celui-ci avait adressé une longue lettre de soutien à Ahae déjà en pleine tourmente. Mais pourquoi donc ?! Le même jour que la publication du portrait déjà bien corsé de Yoo Byung-Eun par le correspondant de La Croix à Séoul. Nous avons découvert cette lettre publiée en anglais, signée de sa main, sur le site ahaenews.com lancé très récemment, avec d’autres textes de personnalités dont ceux d’Henri Loyrette, ex-président du Louvre, et Catherine Pégard, présidente du Château de Versailles. A la différence que leurs deux textes sont antérieurs au drame du Sewol, rédigés et publiés à l’époque des expositions Ahae dans leurs établissements respectifs.

Le texte de M. Bayle a clairement pour but de défendre l’image de Yoo Byung-Eun alias Ahae dans les circonstances actuelles, avec un titre explicite : « La Corée du Sud peut être fière d’un artiste comme Ahae » (South Korea Can Be Proud of an Artist Like AHAE) [5].

Dans cette lettre, Laurent Bayle dit avoir découvert les photos d’Ahae lors de l’exposition organisée par le musée du Louvre en 2012 puis à Versailles, et en fait l’éloge, conforté par la lecture de « quelques critiques très intéressantes de spécialistes dans les grands périodiques internationaux, français et européens, qui ont démontré sa crédibilité artistique bien mieux que [il] ne saurai[t]. ». Puis il raconte avoir fait la connaissance du fils d’Ahae, Keith Yoo (celui recherché par le FBI) qui, partageant avec lui le goût pour la musique, a montré un grand intérêt pour le projet de la Philharmonie. C’est ainsi qu’a germé l’idée d’une exposition Ahae en relation avec plusieurs concerts liés au thème de la nature. Il n’est nulle question d’argent, à aucun moment du texte, pas même que l’expo à venir sera produite par Ahae Press. Laurent Bayle témoigne de la grande exigence artistique de Keith Yoo, de ses qualités, de son honnêteté et humilité profonde à l’égard de l’art et du public.

Puis il s’attaque à nous sans nous nommer : « Certains commentaires émanant de sources françaises, isolées mais relayées par Internet, ont remis en cause la légitimité des deux expositions au Louvre et à Versailles, sous le prétexte que ces initiatives n’auraient jamais vu le jour sans la contrepartie du mécénat d’Ahae Press. Derrière ces accusations, il faut lire la dénonciation d’un monde culturel censé être complice des forces du marché dans la promotion des artistes qui en seraient intrinsèquement indignes. ». Il faudra qu’il nous explique. Enfin, reconnaissant ne pas être un spécialiste des arts plastiques, il dit avoir « confiance dans le jugement des administrateurs et des conservateurs du Louvre, du Château de Versailles et d’autres sites tout aussi prestigieux en Europe, où les expositions Ahae se sont tenues avec succès », et s’appuyer sur la presse abondante favorable à l’oeuvre d’Ahae. Pour conclure on ne peut plus lyriquement : « Je suis fier du dialogue que j’ai eu avec Keith Yoo durant ces mois et je pense que la Corée du Sud peut être fière qu’un artiste comme Ahae transmette au monde entier les valeurs artistiques et humanistes qui reposent sur des fondements universels ».

Les Coréens, plongés dans le drame depuis des semaines et qui, chaque jour, découvrent avec effarement le système de la famille Yoo, apprécieront. A sa lecture édifiante, en tant que Français, c’est plutôt la honte qui nous submerge.

Publicités