Ahae à Versailles, le privilège de l’argent

Bernard Hasquenoph | 29/08/2013

L’Orangerie du Château de Versailles présente l’exposition d’un milliardaire photographe amateur qui accroit sa notoriété en s’offrant des lieux prestigieux de par le monde. Derrière le businessman-artiste, se cache un prédicateur évangélique. Article traduit en coréen : 세월호-유병언) 베르사이유의 아해, 돈의 특권 (프랑스 기사 번역

29.08.13 | IL SERAIT NÉ AU JAPON en 1941 et vivrait en Corée du Sud où, depuis quelques années, il passerait ses journées à prendre en photo frénétiquement la nature, depuis la même fenêtre ouverte « qu’il pleuve ou qu’il vente », à l’aide d’un matériel dernier cri. On parle de 40 appareils différents et de photos toutes les dix secondes. Il aurait ainsi amassé 2,6 millions d’images en 4 ans. Voilà pour l’exploit, digne du livre des records.

Mais qui est-il vraiment ? Son vrai nom reste inconnu, il n’accorde aucune interview et personne ne l’a jamais vu (quelques rares photos officielles circulent, jamais de face). Présenté dans la presse comme milliardaire, l’origine de sa fortune proviendrait du dépôt « de plus de mille brevets et marques » ; d’inventions qui lui auraient valu plusieurs prix internationaux, dans des domaines aussi variés que les objets ménagers, les produits santé ou les bateaux ; d’entreprises qu’il aurait créées ou qu’il superviserait dans le secteur de l’agriculture bio, on mentionne des plantations de thé en Corée et de lavande en Californie (123 Farm). Mais ces infos, reprises partout en France et à l’étranger, des médias aux blogs, des institutions jusqu’à Wikipédia (modifié fin avril 2014), puisent à la même source, sa biographie officielle qui en dit trop et pas assez – il y est présenté comme « inventor, entrepreneur, philanthropist, environmental activist, martial artist, painter, sculptor, poet, and photographer » -, sans que personne n’ait, semble-t-il, jamais rien vérifié. Ou jamais pu, faute d’identité. Contacté, son staff est resté désespérément muet. Plus aimable, l’agence francophone Korea Press Production basée à Paris nous a répondu n’en rien savoir.

Revenons au photographe. Élevé au rang d’artiste, au-delà du genre documentaire auquel se rattache la plupart de ses clichés, Ahae n’a ni agent, ni galeriste qui l’aurait découvert, et aucun talent particulier tellement ses photos, certes belles parfois et techniquement de qualité, sont confondantes de banalité au regard de ce qui se fait dans le genre [6]. Pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans la production foisonnante des participants du Festival international de la photo animalière et de nature de Montier-en-Der qui en est à sa 17e édition, ou du concours Wildlife Photographer of the Year qu’organise le Musée d’histoire naturelle de Londres depuis 1964. Ultra-conventionnelles par leurs cadrages et leurs sujets, les seules images d’Ahae qui sortent du lot sont celles qui tirent vers l’abstraction, sans être non plus d’une originalité folle : surface de l’eau en gros plan, cercle du soleil couchant, biches floues… Globalement, ce serait plutôt les tirages qui forceraient l’admiration. Aussi, la question n’est pas tant de savoir s’il est un bon photographe, même un artiste, mais s’il mérite tant d’attention.

La vision qu’Ahae projeterait de la nature serait « bio » (organic en anglais), la capturant tel quel, sans éclairage ni mise en scène, une démarche présentée comme exceptionnelle [7]. Pourtant le bout de paysage qu’il mitraille est tout sauf sauvage puisque constitué de deux étangs manifestement artificiels, séparés par une route de terre. Les photos, sélectionnées par son staff, ne seraient ensuite jamais trafiquées, ni ne feraient l’objet d’aucune manipulation. Même pas recadrées ? Une chose est sûre, elles font l’objet d’un important travail au niveau du tirage, de la part de professionnels. L’absence de mise en scène ? c’est un peu le propre du genre photographique qu’il a choisi. Difficile de faire poser des animaux sauvages et des arbres. Quant à la prétendue originalité de sa méthode – prendre des photos depuis un même endroit – d’autres l’avaient fait bien avant lui, comme le grand Joseph Sudek il y a plus de soixante ans avec sa célèbre série Fenêtre de mon atelier (1940-1954). Durant plus de dix ans, celui-ci photographia le jardin de son studio pragois du même point de vue, avec pour seul filtre la vitre de sa fenêtre. Dans son cas, on pouvait vraiment parler d’art. Ses tirages font partie des collections de nombreux musées. En France, le Centre Pompidou en possède plusieurs.

La simplicité des prises de vue d’Ahae, que même les organisateurs de ses expos reconnaissent, jusqu’à parler, pour certains, de photos prises quasi au hasard [8], révélerait l’« extraordinaire dans l’ordinaire ». Par son refus de manipuler l’image et par son unique sujet – la nature -, sa démarche serait même une réponse à la photographie contemporaine, jugée trop sophistiquée et, suprême reproche, à la thématique trop sociale [9]. Honnêteté et simplicité, deux qualités qui caractérisent Ahae, auraient, hélas, déserté le monde de l’art… Lui ferait partie des « “vrais” artistes » (sic). C’est ce qu’explique le plus sérieusement du monde son site web, dans un texte de présentation citant une interview de Milan Knížák. Ex-directeur plus que controversé de la Galerie nationale de Prague qui, en dix ans de mandat, aura surtout réussi à se mettre à dos pas mal d’artistes, vis-à-vis d’Ahae, celui-ci n’hésite pas à parler de « miracle » devant une oeuvre qualifiée de « so simple, so beautiful and so perfect » [10]. So modeste aussi. Ahae en a fait son slogan, elle accueille l’internaute sur son site. Son message est tellement louable qu’il faudrait donc faire abstraction de la pauvreté plastique de sa production : la nature est belle, il faut la protéger, ouvrez les yeux avant qu’il ne soit trop tard.

UN MINCE TALENT AVEC D’ÉNORMES MOYENS
D’Ahae, personne n’avait jamais entendu parlé avant 2011, quand des expos de son « oeuvre » fleurirent aux quatre coins du monde, montées avec d’énormes moyens de production et de communication, sous la houlette de son fils, Keith H. Yoo (de son vrai nom Hyuk Kee Yoo), quadragénaire vivant aux Etats-Unis qui se serait installé depuis peu à Paris. La fortune permet tout : appel à des scénographes de renom (Guy Oliver, Charles Matz), textes écrits par des personnes éminentes, tirages numériques hors-normes, campagnes de communication maousse par des agences en vue, inaugurations avec personnalités et politiques, éditions de luxe et même commande de musique à Michael Nyman…

La première expo Ahae eut lieu à New York, une semaine de mai 2011, au Vanderbilt Hall du Grand Central Terminal, une gare aux allures de monument historique qui loue cet espace majestueux pour des événements. Sponsorisée par plusieurs sociétés liées au businessman-artiste, elle fut organisée par le Hemato-Centric Life Institute que son fils Keith H. Yoo préside. Rien à voir avec l’art. Fondé en 2010, c’est un organisme de recherche scientifique à but non lucratif « sur l’importance du sang et de sa relation avec la santé » dans le but de promouvoir une vie plus saine dans laquelle le thé vert tient une place de choix, démarche présentée comme aussi révolutionnaire qu’une découverte de Galilée. D’autres expos suivirent, dans des lieux toujours en vue – Prague, Londres, Moscou, Florence, Venise -, associant le nom de l’artiste aux plus grands, confirmant une certaine propension à la mégalomanie (du fils ou du père) : au Prince de Galles, en acceptant (agreed dans le texte) d’exposer 5 jours dans ses jardins de Clarence House ouverts l’été au public, ou à Alphonse Mucha en exposant, à Prague, dans le hall de la Galerie nationale où aucun artiste vivant n’avait eu cet honneur depuis l’icône nationale de la République tchèque.

Une société commerciale, AHAE PRESS INC., fut créée à New York (probablement par le fils) avec des filiales à l’étranger, la société déposant, sans aucun rapport avec son objet, la marque de thé Tea of teas. Partout, la presse bienveillante fait la promotion de l’événement sans jamais être très curieuse.

En France, on entendit parler pour la première fois d’Ahae (père) en mai 2012 car la société AHAE PRESS INC. racheta aux enchères 520 000 euros le hameau abandonné de Courbefy (Haute-Vienne), pour mener un projet « environnemental, artistique et culturel » sans que « l’artiste » ne se soit jamais rendu sur place, ni ne soit jamais exprimé publiquement. Un raffut médiatique international qui précéda d’un mois sa première exposition à Paris, non pas au musée du Louvre comme peut le faire croire son site et comme on le lit dans la presse étrangère, mais dans les Jardins des Tuileries qui lui sont administrativement rattachées. On y construisit un pavillon de 1000m2 pour l’accueillir. Dans le livre à 200 euros qui parut à cette occasion aux éditions Assouline, Henri Loyrette, conservateur, historien de l’art et encore président du premier musée du monde, signa une préface extasiée, l’extraordinaire dans l’ordinaire c’est de lui. Ahae pouvait-il rêver meilleur VRP ? A Télérama, on aima et maintenant encore, « on aime passionnément ».

DES EXPO-PRIVATISATIONS EN FORME D’AUTOCÉLÉBRATION
Bien naïfs ceux qui croient que de grandes institutions culturelles exposent un quasi inconnu pour son prétendu talent, ce qui, pour le Louvre ou Versailles, n’est, à notre connaissance, jamais arrivé. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment dans leurs missions de soutenir les créateurs débutants, même âgés et milliardaires [13]. Le plus souvent gratuites pour le public, ces événements sont en réalité de fastueuses privatisations. « Nous finançons tout avec l’argent de nos différentes sociétés », déclara le fils à un média français, poursuivant : « Nous ne sommes pas intéressés par les pressions extérieures et souhaitons jouir d’une totale liberté » (A Nous Paris, 25 juin 2012). Le contraire d’une authentique carrière d’artiste qui se construit progressivement par des soutiens extérieurs, des critiques et éventuellement des obstacles. Là, c’est le renom de lieux prestigieux payés cash par « l’artiste » le temps d’une exposition, qui rejaillit sur son oeuvre et lui donne une valeur que, sans leur concours et sans les moyens déployés pour la valoriser, elle n’aurait probablement pas. Quant aux éloges des patrons des musées hôtes, quel crédit leur accorder quand ils sont pondus pour un mécène-client à million d’euros ? Ce faisant, ne décrédibilisent-ils pas la parole d’expert que leur confère leur titre (pas leur compétence car parfois ils n’en ont pas) et l’institution qu’ils sont censés servir et, au bout du compte, le plus grave, n’est-ce pas le visiteur qu’on abuse ? Car le mélange des genres est total.

Quelle était la nature exacte de l’exposition privatisée des Tuileries, opération produite par la société AHAE PRESS FRANCE ? Location d’espaces, contrepartie de mécénat… on l’ignore et le public n’avait que peu d’éléments pour le deviner. Toujours est-il qu’en 2012, le mécène et « entrepreneur et artiste coréen Ahae » a fait don de 1,1 million d’euros à l’établissement public du Louvre, versé à son fonds de dotation. La préface d’Henri Loyrette sonne bien alors comme un remerciement. Le même qui, prêt à quitter ses fonctions au Louvre, disait qu’« on peut être inventif (…) sans vendre son âme » et qu’un mécène n’intervient jamais dans la programmation : « On définit un projet puis on le propose à un mécène, qui l’accepte ou pas. C’est toujours dans ce sens que ça fonctionne. », déclarait-il au Monde (21 mars 2013).

Une location d’espaces, c’est bien le cas au Château de Versailles (sans que le public en soit non plus nullement informé), comme l’a reconnu explicitement sa présidente Catherine Pégard : « Toutes nos manifestations sont mécénées. Cette fois-ci, l’artiste a lui-même souhaité louer l’Orangerie », a-t-elle déclaré à Libération (8 août 2013). Ce qui donne cette incongruité que, dans ses propres murs, un établissement public soutient un événement privé, comme on peut le lire sur un panneau à l’entrée en guise de signature : « AHAE.com avec le soutien du château de Versailles ». Normalement, c’est le contraire. C’était la même dans le jardin des Tuileries, par le musée du Louvre.

Suivant l’exemple d’Henri Loyrette et le citant comme une autorité, Catherine Pégard, avec sa fine plume d’ex-journaliste, n’hésite pas à chanter à son tour les louanges du grand photographe, texte aussitôt exploité et posté sur le site de l’artiste. La présidente y parle avec lyrisme d’« instant qui se confond avec l’éternité », et rattachant tant bien que mal la présence d’Ahae à Versailles au 400ème anniversaire de la naissance d’André Le Nôtre, en fait son « antithèse ».

Pendant ce temps, au Grand Trianon, à l’autre bout du domaine, l’exposition Fleurs du roi, directement liée à la célébration du grand paysagiste doit se contenter d’une malheureuse salle, plus quelques tableaux. Mais combien les Ahae père & fils ont-ils payé pour occuper le si gigantesque espace de l’Orangerie ? « Nous ne communiquons jamais de chiffres, c’est la règle ! » répond dans Libé la présidente d’un établissement pourtant public, soudain moins bavarde. Une fortune sans doute.

Les moyens déployés pour l’expo Ahae Versailles sont impressionnants : campagne publicitaire inondant métros et bus depuis des semaines ; location de l’Orangerie durant deux mois et demi (avec ouverture au public tous les jours de 10h à 18h, y compris le lundi jour de fermeture du château, et les soirs des Grandes Eaux Nocturnes) ; dîner de gala d’inauguration concocté par le chef cuisinier Jean-Louis Nomicos, avec feu d’artifice final, en présence « d’hommes d’affaires, de courtisans, de gens venus d’on ne sait où, de la mère de Carla Bruni, des ambassadeurs d’Angleterre, d’Italie, d’Autriche » comme l’a signalé Bertrand de Saint-Vincent dans son billet mondain du Figaro (25 juin 2013) ; selon nos sources, location de l’Opéra royal pour une soirée privée de clôture le 8 septembre, avec des musiciens vedettes en invités (rajouté le 11 septembre) ; scénographie (sous caméras de surveillance) et éclairage soignés ; tirages de moyens et très grand format (dont un de 5 mètres de haut sur 12,5 de large !) ; musique douce en fond sonore ; beaux bancs de bois pour s’asseoir ; cartes de visite à disposition sur présentoir, reproduisant plusieurs photos couleurs d’Ahae ; livres d’or imprimés au nom de l’artiste où il ne fait pas bon émettre une critique ; personnel d’accueil en costume sombre plus nombreux au mètre carré que partout ailleurs dans le domaine (qui souffre cruellement de sous-effectif) employé, non par le château, mais par l’agence Florence Doré, l’une des plus classes de Paris. Ces jolies-jeunes-filles et mignons-jeunes-hommes, étroitement encadrés et très avenants, sont tenus à un discours totalement formaté.

La présidente du domaine semble se justifier quand elle dit, concernant un espace magnifique : « Notre politique actuelle est de montrer le maximum de pièces (sic), l’Orangerie en fait partie et c’est un chef d’oeuvre ! » (Libé). C’est sûr qu’elle réalise là un bon coup : Versailles récolte de l’argent et un lieu habituellement fermé est ouvert au public. L’expo privée d’un milliardaire artiste amateur serait donc la condition pour rendre accessible un élément insigne du patrimoine que, dit en passant, elle cache en partie ? Faire passer pour un grand artiste quelqu’un qui n’est en réalité qu’une source de revenus, on voit plutôt là le signe de la lente dérive éthique de nos grands musées, prêts à toutes les compromissions, sous prétexte de manque de fonds.

UNE DÉMARCHE DÉSINTÉRESSÉE… À DIMENSION COMMERCIALE
Reste à rappeler, ce que quasi personne ne fait, encore moins Mme Pégard, qu’Ahae est également le mécène unique du bosquet du Théâtre-d’Eau actuellement en recréation dans le domaine de Versailles, à hauteur de 1,4 million d’euros (Libé, 27.03.13) [4,1M€ + 780.000 pour la restauration du bassin des Enfants dorés, selon le rapport d’activité 2012 du Château de Versailles]. Dès lors, comme pour le Louvre, comment ne pas s’interroger sur la légalité de situations où un mécène qui bénéficie d’avantages fiscaux pour un acte censé être philanthropique, se voit autorisé à faire la promotion de ses propres productions dans des lieux qui les (sur)valorisent artistiquement et économiquement, comme le reconnaît le fils lui-même, tout en niant la recherche de spéculation.

De plus, la manifestation génère bien directement du profit car, si elle est gratuite pour le public, elle s’accompagne d’un espace de vente de produits dérivés particulièrement fourni qui contraste avec un projet présenté comme désintéressé à forte dimension écologique : cartes postales à l’unité ou en coffret, reproductions en moyen format, posters, livres (y compris de poésie parce qu’Ahae est aussi poète), blocs papier, marque-pages, carnets de note, tapis de souris, magnets, puzzles, imprimés sur tissus, éventails, ombrelles, mugs, sous-verres, miroirs etc. Boutique sur les lieux d’exposition (à qui reviendraient peut-être un pourcentage, ce serait le minimum) et sur le site Internet Ahae.com Signe de plus de mégalomanie ou recherche de profit ? C’est en tout cas une part du chiffre d’affaires de plus de 7 millions d’euros de AHAE PRESS FRANCE pour la seule année 2012. A quelle hauteur ? Difficile à dire car la société a refacturé le coût du montage d’une exposition à la société mère dans le cadre d’un contrat de services mais une partie provient bien de la vente de produits dérivés. Et la boutique est bien là.

Une dimension commerciale qu’une rare journaliste italienne avait pointé du doigt, lors de l’exposition à Florence, évoquant « une vraie “multinationale” » (« una vera “multinazionale” »). Quelques blogueurs français, pourtant séduits par les photos d’Ahae, ont eux aussi été choqués : « C’est à voir. C’est gratuit. Mais attention à la sortie. Une boutique spécifique avec moults objets dérivés est là. De la carte postale (2,5 € quand même – ndlr : 3€ à Versailles ) au bel album de photos en passant par des sous-verres, des posters, des tapis de souris, des presse-papier, et aussi … des chocolats, du thé… Signés Ahae press. La nature oui, mais aussi le business. », notait aux Tuileries porouj.wordpress.com (29 juin 2012). Quant aux magazines spécialisés en art (en théorie), ils sortent des hors-séries Ahae comme pour une expo Monet ou Dali : Connaissances des arts en 2012, Beaux-Arts Magazine en 2013, qui « revient en détail sur la technique de l’artiste et sur les chefs-d’œuvre de l’exposition », numéro préfacé par Catherine Pégard et Thomas Schlesser, rédacteur en chef qui en fait oublier qu’il est docteur en histoire de l’art. Tout le monde veut sa part du gâteau. « Magique » conclut la présidente de Versailles dans son mot de présentation. Cynique, plutôt.

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Ahae, mécène de Versailles, derrière le scandale du naufrage en Corée du Sud

Bernard Hasquenoph | 24/04/2014

En 2013, nous révélions la véritable identité de l’artiste Ahae, exposé et mécène du Château de Versailles et du Louvre, ce qui nous vaut aujourd’hui d’être interviewé par de grands médias coréens. Car Yoo Byung-Eun se retrouve compromis dans le scandale lié au dramatique naufrage du ferry Sewol en Corée du Sud.

24.04.14 puis mise à jour | La famille de Byung Eun Yoo (ou Yoo Byung-Eun) alias Ahae serait propriétaire de la Cheonghaejin Marine Company, l’opérateur du navire Sewol qui a coulé le 16 avril 2014 au large de la Corée du Sud, faisant 300 morts et disparus dont de très nombreux lycéens. Un drame national, décuplé par le scandale lié aux soupçons de « corruption au sein de la direction » et au comportement négligent de l’équipage. La police a perquisitionné dans les locaux de l’entreprise ainsi que dans la résidence de la famille Yoo.

Les médias coréens révèlent aujourd’hui de drôles de choses sur le passé de celui qu’ils surnomment, pour sa discrétion, le « millionnaire sans visage », dont nous avions découvert en 2013 l’identité – introuvable à l’époque – et le curieux parcours, sans aucun écho dans la presse française (lire ici notre enquête). C’était à l’occasion de son exposition-location au Château de Versailles, succédant à celle des Tuileries dépendant du Louvre, sans que ses dirigeants ne s’interrogent, semble-t-il, sur l’origine de sa fortune, ni sur sa véritable identité. Ahae est par ailleurs le mécène unique de la recréation contemporaine du bosquet du Théâtre-d’Eau, qui sera inauguré cet été à Versailles [inauguration repoussée au printemps 2015].

Prédicateur évangélique comme nous l’avions révélé, nous ignorions que son Eglise – les médias coréens parlent de secte – avait été compromise dans un suicide collectif d’une trentaine d’adeptes en 1987 et en 1992, il a été condamné à quatre ans de prison pour détournement de fonds lié à l’une de ses entreprises, déjà exploitante de ferries. Tout ceci se retrouve dans plusieurs médias coréens relayés par la presse anglosaxonne, résumé le 21 avril sur le site de l’Association d’amitié franco-coréenne et confirmé par le correspondant de La Croix à Séoul. Le 29 avril, l’étau se resserrait sur Byung Eun Yoo alias Ahae, et sa famille. Le 30 avril, Kim Myong-sik, journaliste au Korea Herald, premier quotidien coréen de langue anglaise, écrivait : « The real owner of Chonghaejin, identified as Yoo Byung-eon, directly or indirectly controls about 50 affiliated firms in Korea and abroad, traveling around the world as a photo artist named “Ahae.” He served four years in prison from 1991 for embezzling contributions from the followers of a religious sect founded by his father-in-law. Earlier in the late 1980s, he was investigated in connection with the suicide pact of 32 people who belonged to the group but was not charged. ». Le 9 mai, la justice coréenne annonce détenir des preuves que Yoo est le véritable propriétaire du ferry. Recherché par la police, on pensait qu’il se cachait dans le domaine de sa secte, là où il a pris ses photos, ses adeptes promettant un bain de sang. Le 22 mai, un mandat d’arrêt contre récompense était émis contre Yoo, considéré comme en fuite, après que la police l’ait cherché en vain dans sa propriété.

DOCUMENTAIRE DE LA CHAÎNE SBS SUR AHAE (diffusé le 17 mai 2014)

La justice coréenne enquête désormais sur des soupçons, entre autres, de fraude fiscale, liée à ses propriétés à l’étranger. Rappelons qu’en 2012, Ahae a acquis en France le hameau abandonné de Courbefy, en Haute-Vienne, via la société AHAE PRESS FRANCE basée à Paris.

La Philharmonie de Paris maintiendra-t-elle une expo Ahae malgré l’affaire du Sewol ?

Bernard Hasquenoph | 14/05/2014

La France lui a déroulé le tapis rouge, acceptant son argent et exposant ses photos au Louvre et à Versailles. Le milliardaire sud-coréen Yoo Byung-Eun alias Ahae est aujourd’hui compromis dans l’affaire dramatique du naufrage du Sewol. Cerné par la justice, les médias coréens ont exhumé des pans fétides de son passé : sectes, détournement de fonds, prison… Pendant que son fils, qui gère ses affaires « artistiques » depuis l’étranger, est recherché par le FBI. Malgré cela, la future Philharmonie de Paris maintient une expo Ahae. Inconscience ou cynisme ? L’affaire pourrait virer à l’incident diplomatique, d’autant que, par ailleurs, le président pour la partie française de l’Année France-Corée toute proche, n’est autre qu’Henri Loyrette, ex-président du Louvre, le premier avoir exposé Ahae dans notre pays • Article traduit en partie en coréen par Paris Copain, le site de la communauté coréenne de France : 아해, 유병언의 2015년 파리 전시, 강행될 것인가 ?

14.05.14 | C’EST UN DOCUMENT CONFIDENTIEL qu’on nous a aimablement transmis, qui nous a alerté. Le futur établissement public de La Philharmonie de Paris, grand équipement musical qui doit ouvrir ses portes début 2015 dans le parc de la Villette (Paris XIXe), a programmé une exposition de photographies d’Ahae pour son année d’ouverture. L’exposition est annoncée dans le programme de la première saison qui sera rendu public ce 15 mai, à moins que sa mention ne soit supprimée au dernier moment [Ajouté le 15 mai : sur le site avec la mention « Sous réserve de confirmation » (page supprimée le 19 mai) et dans la brochure en ligne, p.158-159 (pages supprimées le 19 mai mais pas dans sa version papier) + la symphonie n°6 « Ahae » de Michael Nyman, par le London Symphony Orchestra, sous la direction d’Alexandre Bloch, concert produit par Ahae Press p.145.]

Le bâtiment conçu par l’architecte Jean Nouvel comprend des espaces destinés à la présentation d’expositions temporaires « en rapport avec la programmation musicale », pour permettre « d’explorer les liens entre la musique et les autres expressions afin d’éclairer sa dimension artistique et ses implications sociales » nous explique, dans un long paragraphe, le dossier de présentation du projet [1]. Ce sera le cas pour les expositions consacrées à David Bowie (3 mars-31 mai 2015) et à Pierre Boulez (17 mars-28 juin 2015).

En revanche, le lien est plus obscur pour Ahae. Intitulée Les échos du temps de près et de loin (« Echos of Time : Far and Near »), son exposition traitera de « l’écoulement du temps à travers l’espace » par des photos de paysages, de nuages, d’arbres et d’animaux… Le rapport avec la musique ? Les petits oiseaux peut-être. Elle proposera « des photographies d’un vaste éventail de formats, d’impressions et de styles de présentation, associant notamment des cadres avant-gardistes et un affichage numérique cinématographique aux côtés d’images statiques traditionnelles ».

Prévue pour se tenir gratuitement à la galerie rez-de-jardin de la Philharmonie du 5 mai au 28 septembre 2015, l’exposition Ahae sera placée sous le commissariat d’Anne-Marie Garcia, conservatrice des estampes et de la photographie à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Celle-ci est connue pour avoir déjà collaboré avec l’artiste milliardaire sud-coréen. On s’en étonnait déjà en 2013 vu ses grandes compétences et l’intérêt de photos plutôt banales, lors de l’exposition Ahae du Château de Versailles, succédant à celle du musée du Louvre dans le Jardin des Tuileries en 2012.

Comme toutes les expos d’Ahae dans le monde, celle de la Philharmonie de Paris sera produite, c’est-à-dire financée, par la société AHAE PRESS, présidée par Keith H. Yoo (Yoo Hyuk-ki), l’un de ses fils et porte-parole dans les médias [2]. Reste à savoir si, parallèlement, comme il l’a fait pour le Louvre et Versailles pour 1,1 million d’euros pour l’un et 1,4 pour l’autre, Ahae a fait don d’argent à l’établissement de la Philharmonie comme mécène, ce qui est plus que plausible vu sa pratique et le contexte.

En effet, la Philharmonie de Paris, financée selon son dossier de présentation pour 336 millions d’euros par le ministère de la Culture (158M€), la Ville de Paris (158M€) et le soutien de la région Ile-de-France (20M€), a explosé son budget, ce qui a donné lieu à de nombreuses polémiques. Initialement évalué à 204 millions d’euros, son coût devrait finalement atteindre les 381 millions d’euros comme l’indiquait Laurent Bayle, son président, en janvier dernier. Celui qui est également directeur général de la Cité de la musique et de la Salle Pleyel, est depuis à la recherche de mécènes. « Si on peut raboter de plusieurs millions le coût final de la Philharmonie, croyez-moi, ce sera plus qu’avec plaisir », déclarait-il alors. Aucun nom de mécène n’a été révélé depuis.

NAUFRAGE, SECTE ET PRISON
Mais l’exposition peut-elle encore se tenir ? Car Yoo Byung-eun (유병언) alias Ahae (아해), dont nous avions révélé en exclusivité mondiale l’identité et le curieux profil en 2013, ce qui nous vaut aujourd’hui d’être sollicité par des médias sud-coréens, se retrouve compromis dans l’affaire dramatique du Sewol. Le 16 avril, en Corée du Sud, le naufrage du ferry a entraîné, dans des circonstances atroces, la mort de 300 personnes, pour majorité des lycéens de 17 ans en voyage scolaire, à la suite de nombreux dysfonctionnements : sécurité négligée en amont par la compagnie maritime par recherche de profit, surcharge du navire, cargaison mal arrimée, incompétence de l’équipage dont le capitaine a fui le navire sans procéder à son évacuation… Le gouvernement mis en cause pour sa gestion des secours, le Premier ministre a démissionné, ce qui n’a pas calmé l’opinion qui demande des comptes.

Le milliardaire de 73 ans, soupçonné d’être le propriétaire de facto de la compagnie maritime du ferry, la Cheonghaejin Marine Company, est, depuis, interdit de sortie du territoire. La justice sud-coréenne a ouvert une instruction pour évasion fiscale, détournements de fonds et corruption concernant les multiples sociétés auxquelles il est lié avec sa famille, dans son pays et à l’étranger. Y compris en France pour ses affaires artistiques qui elles-mêmes intriguent la justice pour de curieux transferts d’argent, soupçonnant un trafic autour de la vente de ses photos. Dernières nouvelles, le 9 mai les enquêteurs ont déclaré être en possession de preuves montrant que Yoo était le véritable propriétaire du ferry Sewol, ce qui pourrait lui valoir d’être tenu responsable pénalement du naufrage.

De plus, les médias coréens présentent unanimement l’Eglise évangélique qui lui est liée (Evangelical Baptist Church) et dont nous avions découvert l’existence avec surprise au cours de nos recherches, comme une secte, dont la majeure partie de l’équipage du ferry faisait partie. Ahae, son nom d’artiste, y trouverait sa source. Par ailleurs, en 1987, Yoo Byung-Eun a été considéré comme suspect dans un drame concernant une autre secte, la Odaeyang : 32 adeptes, avaient été retrouvés morts, ligotés et étranglés, dans une entreprise près de Séoul. Suicide collectif ou meurtre, l’affaire, jamais totalement élucidée, avait fait la Une des journaux en Corée. La mort du groupe était liée à une sombre histoire d’argent qui conduisait à la société de Yoo Byung-Eun, la Semo, ancêtre de la Cheonghaejin Marine Company. S’il n’a finalement pas été impliqué dans le meurtre, en 1992 Yoo a finalement été condamné à quatre ans de prison pour détournement de fonds. Aujourd’hui, des transactions suspectes relevées entre la secte évangélique et la compagnie maritime, ont entrainé des perquisitions de la police. Autre personnage clef inquiété pour ses liens avec la secte et son business, une célèbre actrice coréenne proche de Yoo. Si les circonstances n’étaient pas si dramatiques, on croirait au scénario d’un film.

Quant au fils d’Ahae, Yoo Hyuk-ki (ou Yoo Hyuk-Gi) qui organise et gère ses expositions à l’étranger et qui a été accueilli à bras ouverts par les présidents du Louvre, de Versailles et maintenant de la Philharmonie de Paris, il est actionnaire majoritaire, avec son frère Dae-gyun, de la Cheonghaejin Marine Company. Actuellement à l’étranger, probablement aux États-Unis, particulièrement visé dans le drame du Sewol, comme d’autres membres de sa famille, il n’a pas répondu aux convocations de la Justice coréenne qui a délivré un mandat d’arrêt contre lui, faisant directement appel au FBI. Enfin, aux dernières nouvelles, père et fils seraient introuvables.

DOCUMENTAIRE DE LA CHAÎNE SBS SUR AHAE (diffusé le 17 mai 2014.)

En France, rares sont les médias à avoir rendu compte des implications de cette terrible affaire dans notre pays, à travers les expositions et le mécénat d’Ahae au Louvre et à Versailles et de sa société AHAE PRESS basée à Paris, hormis La Croix grâce à son correspondant à Séoul et Arrêt sur images [3]. Et ce n’est pas du passé car la recréation du bosquet du Théâtre d’Eau qu’Ahae a financé à Versailles – son nom apparait en bas de sa page de présentation – doit être inauguré cet été. Cela choque énormément les Sud-coréens qui ne comprennent pas comment des lieux aussi prestigieux d’un pays comme la France, haut symbole de culture, aient pu ouvrir leurs portes à un tel personnage. Car, là-bas, personne ne connaissait vraiment l’artiste qui n’y a jamais exposé.

LE PRÉSIDENT DE LA PHILHARMONIE DE PARIS DÉFEND AHAE
Le Dong-a Ilbo, l’un des trois grands quotidiens sud-coréens, a interrogé des professionnels locaux du monde de l’art, spécialistes de la photo et galeristes, qui sont tombés des nues. Si quelques-uns avaient vaguement entendu parler de lui, ils trouvent honteux de considérer Ahae comme un artiste professionnel, jugeant sa production amateure. « Ce sont des photos que n’importe qui peut prendre avec un bon appareil. Il est impossible de donner une estimation à ce genre de travail », a répondu l’expert d’une maison d’enchères. Nous sommes bien d’accord, nous qui écrivions en 2013 : « Élevé au rang d’artiste, au-delà du genre documentaire auquel se rattache la plupart de ses clichés, Ahae n’a ni agent, ni galeriste qui l’aurait découvert, et aucun talent particulier tellement ses photos, certes belles parfois et techniquement de qualité, sont confondantes de banalité au regard de ce qui se fait dans le genre ».

Pourtant c’est l’intérêt artistique des photos d’Ahae qui, selon Laurent Bayle, président de la Philharmonie de Paris, justifie la future exposition, comme l’avaient exprimé avant lui ses « collègues » Henri Loyrette, président à l’époque du musée du Louvre et Catherine Pégard, toujours présidente du Château de Versailles qui tous deux lui avaient dresser des éloges… en même temps qu’accepter son argent pour leurs étbalissements, c’est un fait. Et c’est bien là tout le problème car, au-delà même de la discussion sur la qualité de ses photos, il est difficile de ne pas considérer l’autorisation d’exposer dans des lieux aussi prestigieux un amateur, inconnu du monde de l’art – j’entends par artiste professionnel quelqu’un qui expose dans des galeries ou musées, sans tout payer – comme une « contrepartie » d’un don censé être, au regard de la loi française, un acte désintéressé. Etonnant que le ministère de la Culture se taise et que la Justice française laisse faire cela.

Quand le 1er mai nous avons eu connaissance de l’expo Ahae à venir à la Philharmonie de Paris, nous avons envoyé dès le lendemain un mail à M. Bayle pour lui demander si l’exposition était maintenue, ce que l’on ne comprendrait pas compte tenu de l’affaire du Sewol et de la gravité des soupçons pesant sur Yoo/Ahae. Celui-ci nous a répondu très rapidement et très poliment… pour nous reprocher – c’est ainsi qu’on l’a perçu -, d’avoir « dénoncé les récentes expositions du photographe Ahae programmées ces dernières années aux Etats-Unis, en Europe et en France – au Louvre et au Château de Versailles -, mettant en cause à la fois sa crédibilité artistique et sa probité » (sic). Il poursuivait ainsi : « Votre position relative à l’authenticité de la démarche artistique de Ahae ne semble pas relayée par les médias occidentaux. Des journalistes qui ont vu ces expositions ont même émis des jugements positifs ou beaucoup plus nuancés que les vôtres. ». Tout en partageant « l’émotion collective que suscite le dramatique naufrage du ferry Sewol », il estimait que « le respect des victimes et la gravité de la situation imposent de faire confiance à la justice coréenne qui est la seule habilitée à déterminer les responsabilités concernant les faits incriminés ». Aussi, concluait-il, « la position que la Philharmonie de Paris sera amenée à prendre au cours des prochains mois se conformera à l’évolution juridique du dossier ».

Peu importe donc les révélations des liens d’Ahae avec des sectes et sa condamnation passée, ni l’implication directe de son fils Yoo Hyuk-ki dans la compagnie maritime du Sewol. Autant d’éléments connus pourtant à cette date. Pour notre part, nous pensons que le respect des victimes et le minimum de décence vis-à-vis du peuple coréen imposeraient plutôt de suspendre toute collaboration avec Ahae, tellement aussi les soupçons qui pèsent sur lui sont gravissimes. Ce n’est pas la première fois qu’une exposition serait annulée. Où est le problème ?

Le 6 mai, nous avons renvoyé un mail à Laurent Bayle pour une demande d’interview dans le cadre de cet article. Il l’a déclinée [4]. Nous avons insisté pour obtenir réponse à une unique question, essentielle dans ce dossier : Ahae est-il mécène de la Philharmonie de Paris ? M. Bayle a confirmé ne pas vouloir « communiquer (…) sur le sujet à ce stade ». Un établissement public étant soumis à un devoir de transparence, nous ne comprendrions pas un silence prolongé sur cette question.

Mais, en échangeant par mails avec le président de la Philharmonie de Paris, nous ignorions que le 27 avril précédent, soit 11 jours après le naufrage, celui-ci avait adressé une longue lettre de soutien à Ahae déjà en pleine tourmente. Mais pourquoi donc ?! Le même jour que la publication du portrait déjà bien corsé de Yoo Byung-Eun par le correspondant de La Croix à Séoul. Nous avons découvert cette lettre publiée en anglais, signée de sa main, sur le site ahaenews.com lancé très récemment, avec d’autres textes de personnalités dont ceux d’Henri Loyrette, ex-président du Louvre, et Catherine Pégard, présidente du Château de Versailles. A la différence que leurs deux textes sont antérieurs au drame du Sewol, rédigés et publiés à l’époque des expositions Ahae dans leurs établissements respectifs.

Le texte de M. Bayle a clairement pour but de défendre l’image de Yoo Byung-Eun alias Ahae dans les circonstances actuelles, avec un titre explicite : « La Corée du Sud peut être fière d’un artiste comme Ahae » (South Korea Can Be Proud of an Artist Like AHAE) [5].

Dans cette lettre, Laurent Bayle dit avoir découvert les photos d’Ahae lors de l’exposition organisée par le musée du Louvre en 2012 puis à Versailles, et en fait l’éloge, conforté par la lecture de « quelques critiques très intéressantes de spécialistes dans les grands périodiques internationaux, français et européens, qui ont démontré sa crédibilité artistique bien mieux que [il] ne saurai[t]. ». Puis il raconte avoir fait la connaissance du fils d’Ahae, Keith Yoo (celui recherché par le FBI) qui, partageant avec lui le goût pour la musique, a montré un grand intérêt pour le projet de la Philharmonie. C’est ainsi qu’a germé l’idée d’une exposition Ahae en relation avec plusieurs concerts liés au thème de la nature. Il n’est nulle question d’argent, à aucun moment du texte, pas même que l’expo à venir sera produite par Ahae Press. Laurent Bayle témoigne de la grande exigence artistique de Keith Yoo, de ses qualités, de son honnêteté et humilité profonde à l’égard de l’art et du public.

Puis il s’attaque à nous sans nous nommer : « Certains commentaires émanant de sources françaises, isolées mais relayées par Internet, ont remis en cause la légitimité des deux expositions au Louvre et à Versailles, sous le prétexte que ces initiatives n’auraient jamais vu le jour sans la contrepartie du mécénat d’Ahae Press. Derrière ces accusations, il faut lire la dénonciation d’un monde culturel censé être complice des forces du marché dans la promotion des artistes qui en seraient intrinsèquement indignes. ». Il faudra qu’il nous explique. Enfin, reconnaissant ne pas être un spécialiste des arts plastiques, il dit avoir « confiance dans le jugement des administrateurs et des conservateurs du Louvre, du Château de Versailles et d’autres sites tout aussi prestigieux en Europe, où les expositions Ahae se sont tenues avec succès », et s’appuyer sur la presse abondante favorable à l’oeuvre d’Ahae. Pour conclure on ne peut plus lyriquement : « Je suis fier du dialogue que j’ai eu avec Keith Yoo durant ces mois et je pense que la Corée du Sud peut être fière qu’un artiste comme Ahae transmette au monde entier les valeurs artistiques et humanistes qui reposent sur des fondements universels ».

Les Coréens, plongés dans le drame depuis des semaines et qui, chaque jour, découvrent avec effarement le système de la famille Yoo, apprécieront. A sa lecture édifiante, en tant que Français, c’est plutôt la honte qui nous submerge.

Ahae, mécène d’un concert de gala au Théâtre Impérial de Compiègne

Bernard Hasquenoph | 26/05/2014

En fuite et recherché par la police de Corée du Sud pour le naufrage du Sewol, gourou d’une secte et repris de justice, Yoo Byung-eun alias Ahae est exposant et mécène du concert de gala du Festival des forêts, programmé au Théâtre Impérial de Compiègne le 4 juillet 2014.

26.05.14 | DÉCIDÉMENT, AHAE AIME LA FRANCE. Peut-être pour sa loi sur le mécénat au dispositif fiscal avantageux, ou pour son monde culturel qui, du fait de la baisse des aides publiques, ne peut que se jeter dans les bras d’un généreux milliardaire comme lui, sans trop se poser de questions, ni sur l’origine de sa fortune, ni sur son identité. Après ses expositions au Jardin des Tuileries (Louvre) en 2012 et au Château de Versailles en 2013 qui lui ont donné une crédibilité artistique dans notre pays, une expo et un concert annoncés à la Philharmonie de Paris en 2015, on le découvre maintenant programmé au Festival des forêts, dans l’Oise, pour l’été 2014.

La manifestation, qui existe depuis 1992, propose essentiellement des concerts en pleine nature, dans les forêts de Laigue et de Compiègne, agrémentée du beau concept de concert-randonnée. La 22ème édition aura lieu du 20 juin au 17 juillet 2014, avec plus de 200 artistes et 30 concerts dans 16 lieux de Compiègne et sa région. Placé sous l’égide de la Ville de Compiègne, des Conseils régionaux de Picardie et de l’Oise, malgré une hausse de sa fréquentation le Festival est « dans une situation financière très tendue », indiquait en 2013 sa directrice Alexandra Letuppe au Courrier Picard. L’association organisatrice doit faire face à une baisse de 11 % des subventions publiques, en diminution constante « depuis sept ou huit ans » selon son président Bruno Ory-Lavolée. Voilà pour le contexte, un peu toujours le même en ce qui concerne le mécénat Ahae.

Comme on le note dans la brochure en ligne du du Festival des forêts (p.9 & 24) et sur la page du site Ahae est mécène, via sa société Ahae Press, de son concert de gala qui aura lieu le 4 juillet 2014 au Théâtre Impérial de Compiègne. Ce théâtre, voulu par Napoléon III, se trouve à proximité du musée national du Palais de Compiègne. Géré par une association, le théâtre est financé essentiellement par des subventions de la Ville de Compiègne, de la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Picardie (Ministère de la Culture) et du Conseil régional de Picardie. Éric Rouchaud, son directeur, indique que le Théâtre Impérial est propriété du Centre des Monuments Nationaux, c’est-à-dire de l’Etat, qui l’a confié à la ville.

Mais Ahae n’est pas seulement mécène de ce concert de gala, il y sera également « exposant ». En effet, lors de la soirée, il est prévu de projeter ses photos pendant les Quatre Saisons de Nicolas Bacri, ensemble de concertos joués en création mondiale par l’Orchestre Victor Hugo Franche-Comté sous la direction de Jean-François Verdier avec, en musicien vedette, le plus grand hautboïste français François Leleux. Le journal municipal d’avril-juillet 2014 faisant la promotion du « concert événement », écrit : « Une projection des photos de paysages de l’artiste coréen Ahae magnifie cette symphonie comme une ode à la nature sans cesse renouvelée ».

Selon la brochure, ce « projet pluridisciplinaire » est « né de la rencontre du compositeur Nicolas Bacri avec le photographe Ahae », ce qui nous étonnerait fort puisque personne, hors Corée et encore, n’a jamais vu celui que la presse coréenne a qualifié de « millionnaire sans visage ». Ses affaires « artistiques » sont gérées par son fils Keith H. Yoo (Yoo Hyuk-ki), actuellement sous le coup d’un mandat d’arrêt comme son père, dans son cas international puisqu’il pourrait être aux États-Unis. Le dossier a été confié au FBI.

Dans la communication du Festival des forêts, Ahae nous est présenté comme un « grand photographe coréen » (sic) et « artiste et inventeur prolifique ». On reconnaît là les éléments de sa biographie officielle élogieuse. L’actualité récente nous a appris que Yoo Byung-eun de son vrai nom – comme nous l’avons découvert en 2013 ce qui nous vaut d’être sollicité par les médias coréens -, était aussi et surtout gourou d’une secte et repris de justice. Depuis le dramatique naufrage du Sewol qui a causé, le 16 avril dernier, la mort de 300 personnes dont une majorité de lycéens, il est soupçonné d’être le propriétaire de facto de la compagnie maritime, propriétaire du ferry aux nombreuses irrégularités. La justice affirme détenir des preuves de son implication directe dans l’entreprise, ce qui pourrait le voir tenu pour responsable pénalement de la catastrophe. Lui et sa famille sont visés par des instructions judiciaires pour évasion fiscale, détournement de fonds et corruption. Introuvable, il est depuis le 22 mai sous le coup d’un mandat d’arrêt, avec à la clef une récompense pour qui mettra la police sur la piste.

En avant-propos du dossier de presse du Festival des forêts 2014, Philippe Marini, maire de Compiègne et sénateur de l’Oise, annonce une nouvelle édition promettant « bien des surprises ». On n’en doute pas, d’autant que si le « photographe japonais » (sic) Ahae est présent comme il l’affirme, le concert de gala ne risque pas de se passer comme prévu. Comme nous l’avions fait pour la Philharmonie de Paris, nous avons adressé un mail aux organisateurs du Festival des forêts pour savoir si, compte tenu des circonstances et des révélations sur le passé et le profil de Yoo/Ahae, sa participation est maintenue. En attente d’une réponse.

A ce jour, la Philharmonie de Paris a supprimé de son programme en ligne toute mention de l’exposition Ahae pour 2015 sans qu’on sache si elle est officiellement annulée, ni s’il est mécène de l’établissement. Quant au Château de Versailles dont Ahae est mécène de la recréation du bosquet du Théâtre d’Eau qui doit être inauguré prochainement, son nom apparait toujours sur son site, en bas de la page dédiée au projet. Quant à la presse française, elle se tait, à quelques très rares exceptions.

Recherché par la police, Ahae a son nom gravé au Louvre

Bernard Hasquenoph | 1er/06/2014

En fuite et recherché par la police de Corée du Sud pour le naufrage du Sewol, gourou d’une secte et repris de justice, Yoo Byung-eun alias Ahae a son nom gravé, en tant que mécène, à l’intérieur du Louvre. Le don d’Ahae contrevient aux Chartes éthiques adoptées par le musée en matière de mécénat.

01.06.14 | EN 2012, YOO BYUNG-EUN ALIAS AHAE fit un don personnel de 1,1 million d’euros au musée du Louvre, versé à son fonds de dotation et non directement à l’établissement comme la plupart des mécènes, peut-être parce qu’il ne visait aucun projet précis à financer.

Créé en 2009 sous la présidence d’Henri Loyrette sur le modèle des endowments funds des musées américains, le fonds de dotation du Louvre l’a été à la base pour faire fructifier l’argent du Louvre-Abou Dabi, afin de financer les investissements à long terme du musée. Il a également vocation à recueillir l’argent des donateurs privés, particuliers ou entreprises, et est chapeauté d’un conseil d’administration et d’un comité d’investissement prestigieux [1]. Le musée s’était doté d’une Charte éthique pour ses relations avec les donateurs individuels, prolongement de celle, plus générale, votée en 2003 (p.232). À lire certaines clauses, pas sûr qu’elle ait été respectée strictement dans le cas d’Ahae.

Charte éthique du musée du Louvre

Ahae apparait dans le rapport d’activité du fonds de dotation du Louvre pour 2012 sous la mention : « Un entrepreneur et artiste coréen AHAE » ayant fait un don de 1.1 million d’euros, « sans affectation particulière » contrairement aux autres donateurs de l’année. Dans un autre document en ligne – la liste des fonds et des grands mécènes du Fonds de dotation – il est cité comme donateur individuel. Pourquoi n’est-ce pas plutôt la société AHAE PRESS, omniprésente dans ses affaires « artistiques », qui est mécène ? On l’ignore. Les revenus de son don devront être « affectés aux investissements du musée », indique-t-on sans plus de précision.

Comme pour toute action de mécénat en France, les mécènes du Fonds de dotation bénéficient « de réductions fiscales avantageuses ». Le don d’un particulier donne droit à une réduction d’impôt sur le revenu égale à 66 % du montant du don, dans la limite de 20% du revenu imposable, et est exonéré de droits de succession et de mutation.

Les donateurs du fonds de dotation du Louvre bénéficient de « contreparties associées au montant de leur don ». Outre être invités à divers événements, les mécènes principaux tel Ahae, ont droit à « des privilèges supplémentaires » comme le vante une brochure du musée. Par exemple, d’être conviés à la rencontre annuelle de présentation du bilan du Fonds de dotation, et au conseil d’orientation stratégique du Fonds. Invisible, on doute qu’Ahae s’y soit rendu.

C’est également à ce titre de « grand mécéne » qu’Ahae a eu le privilège d’avoir son nom gravé dans la pierre du Louvre, chose que l’on ignorait jusque là, avant qu’on nous le signale. Il se niche au coeur de l’ancien Palais des rois de France, rez-de-chaussée, salle 5 des Antiquités étrusques et romaines du musée (voir le plan), dans la Rotonde de Mars conçue au XVIIe siècle par l’architecte Louis Le Vau pour relier les appartements d’Anne d’Autriche, mère de Louis XIV. Le nom d’Ahae apparait, en hauteur, sous la mention gravée en lettres d’or : « LE LOUVRE REMERCIE LES MÉCÈNES DU FONDS DE DOTATION ».

La même année 2012, en juillet, celui qu’on ne connaissait alors que sous le nom d’artiste Ahae (아해) exposait, à ses frais, ses photographies naturalistes au Jardin des Tuileries à Paris, dépendant du Louvre. A cette occasion, Henri Loyrette, président du musée, faisait son éloge, signant la préface d’un livre luxueux qui lui était consacré. Le texte est reproduit aujourd’hui sur le site de l’artiste… en fuite et recherché par la police de Corée du Sud dans le cadre de l’affaire du naufrage du Sewol, dont il est considéré comme le propriétaire de facto. Le 16 avril dernier, la catastrophe causait la mort de 300 personnes dont une majorité de lycéens, à la suite d’une multitude de dysfonctionnements et d’irrégularités. La presse sud-coréenne exhuma des pans fétides du passé de celui qui s’appelait en réalité Yoo Byung-eun (유병언) comme nous le révélions en 2013 à l’occasion de son exposition au Château de Versailles : sectes, détournement de fonds, prison… Le Louvre peut donc s’enorgueillir d’honorer, par ce nom gravé, un repris de justice en fuite. Il nous semblerait aberrant de ne pas l’effacer, d’autant que son mécénat contrevient clairement à la charte éthique du musée.

Affaire Ahae : je ne suis pas un fantôme, même si Le Monde m’oublie

Bernard Hasquenoph | 10/06/2014

La précédente version de ce post ayant été jugée diffamatoire par Le Monde et n’étant pas de taille à résister « au plus grand journal de France », j’ai été contraint de le modifier. Chacun jugera sur pièces.

12.06.14, 12h | NOUVELLE VERSION – Mercredi 11 juin au soir, j’ai reçu un mail de Christophe Ayad, rédacteur en chef du service International du Monde, me disant avoir pris connaissance de la précédente version de ce post daté du 10 juin, où je m’étonnais – en des termes que je ne peux citer ici sous peine de me voir à nouveau bashé – de ne pas avoir été cité pour la partie française concernant le domaine culturel, dans l’enquête que le grand quotidien consacrait enfin à Yoo Byung-eun alias Ahae depuis le naufrage du Sewol en Corée du Sud, soit près de deux mois plus tôt : « Le propriétaire du Sewol, ennemi public à Séoul, ami des musées à Paris » de Jacques Follorou et Philippe Mesmer (à Séoul, envoyé spécial).

Christophe Ayad poursuivait : « Après enquête auprès de mes journalistes, je peux vous assurer qu’ils ne se sont pas inspirés de votre travail mais disposaient de leurs propres sources. J’ai suffisamment d’éléments en main pour ne pas douter de la solidité de leur enquête. »

Aussi, me demandait-il de « retirer ce post, ainsi que la mention des noms de MM. Follorou et Messmer, qui est diffamatoire à leur encontre et envers le Monde. »

LIBERTÉ D’EXPRESSION
Misérable blogueur non rémunéré pour le travail que je fournis ici, je ne suis pas de taille à lutter contre la machine Monde. Mais néanmoins attaché à la liberté d’expression ce que je suppose être aussi le cas M. Ayad honoré du prix Albert-Londres en 2004, je n’entends pas tout supprimer. Ainsi, chacun pourra se faire son idée au regard des éléments suivants :

En août 2013, après de difficiles recherches, je révélais sur mon site Louvre pour tous, la véritable identité du photographe sud-coréen Ahae et enquêtait sur les conditions troubles de sa collaboration avec deux de nos plus grandes institutions culturelles : le Château de Versailles et le musée du Louvre. Aucun média ne relaya l’info.

A partir du 21 avril 2014, soit 5 jours après le naufrage du Sewol, à ma grande surprise, cette exclusivité mondiale et mon enquête sur l’« artiste » Ahae me valurent d’être cité puis contacté par des médias sud-coréens. Le premier journal à le faire fut le Chosun pour une parution le 26 avril. Depuis, j’ai enchaîné les interviews pour journaux et télés sud-coréens, ai fait partie d’un documentaire d’une célèbre émission diffusée là-bas le 17 mai, suis en contact avec des Coréens de France dont certains traduisirent mes articles (leur journal m’a consacré deux pages d’interview le 30 mai) et tente d’alerter les médias français sur cette énorme affaire – y compris Le Monde, l’AFP aussi -, avec bien peu d’écho jusqu’à.

Hormis une chronique d’Alain Korkos sur Arrêt sur images et un article sur le site de France Info, un seul journaliste français, Frédéric Ojardias correspondant à Séoul pour La Croix et RFI, s’est penché sur le sulfureux personnage Ahae, ne manquant pas de me citer et de rappeler mon rôle dans cette monstrueuse saga : le 27 avril puis le 6 juin. Je n’oublie pas non plus La Tribune de l’Art qui m’a invité dans son émission de radio. Revue de presse non exhaustive ici.

NOUVELLES RÉVÉLATIONS
Suite au naufrage, j’ai continué d’enquêter et ai sorti une succession de révélations sur Ahae que j’ai adressées aux médias français – y compris au Monde, et à l’AFP aussi, sans aucun écho – informations aussitôt reprises en revanche par les médias sud-coréens :

– 14 mai : Exposition Ahae prévue en 2015 à la Philharmonie de Paris puis annulée suite aux répercussions de mon article en Corée. À lire ici.
– 14 mai : Année France-Corée à venir co-présidée par Henri Loyrette, ex-président du Louvre, le premier à avoir exposé Ahae en France. Tentative de censure du camp Ahae sur Wikipédia. À lire ici.
– 26 mai : Mécénat et expo-concert Ahae au Théâtre impérial de Compiègne dans le cadre du Festival des forêts, pour un concert de gala programmé le 4 juillet 2014. À lire ici.
– 1er juin : Nom d’Ahae gravé au Louvre et contradiction avec la charte éthique du mécénat du musée. À lire ici.

Il se trouve que la plupart de ces informations se retrouve dans l’article du Monde sans aucune mention, ni allusion à mon rôle dans l’affaire. Soit, soyons modeste mais comment le nier ? Aussi, ai-je été extrêmement peiné de voir que, respecté en Corée du Sud pour mon travail de « blogueur », j’étais totalement ignoré dans mon propre pays, à la parution de la première vraie enquête sur le sujet, qui plus est dans le plus honorable média qui soit. Oubli ou ingratitude ? J’avoue que je ne comprends pas.

JE NE SUIS PAS UN FANTÔME
Mais, après tout, rien ne vaut le soutien des Coréens eux-mêmes, comme ce mot que j’ai reçu le 30 mai d’une Coréenne vivant en France et qui m’a bouleversé : « Vous tout seul sauve l’honneur de la France ». Un poids lourd à porter. Depuis deux mois, j’avoue que bien des nuits j’ai mal dormi, l’affaire devenant chaque jour plus incroyable et n’oubliant jamais qu’à sa source, il y avait 300 morts, dont une majorité d’adolescents disparus dans des conditons effroyables. Difficile même, de ne pas se sentir menacé vu la tournure que prenaient les événements, surtout quand me fut adressé personnellement dès le 26 avril un communiqué du staff d’Ahae. Heureusement que j’ai pu compter sur les nombreuses personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux, et que je remercie ici.

Pour information, le jour même de la parution de l’enquête du Monde, paraissait celle du magazine L’Expansion qui me qualifiait de « lanceur d’alerte », ainsi qu’une autre du site culturel Exponaute me citant abondamment. L’article du Monde est déjà relayé en Corée du Sud dans un grand quotidien… qui m’y associe : le Dong-A Ilbo. Quant au Herald Corp, il enquête à partir de mon travail. En France, le journal Libération, aujourd’hui en kiosque, consacre un article à Ahae, me rendant justice, je l’en remercie. Et à l’instant même, me parvient une nouvelle sollicitation d’une télé sud-coréenne. Le Journal des Arts me reconnait comme l’identificateur d’Ahae et comme celui qui a révélé les liens du mécène du Château de Versailles et du Musée du Louvre avec le naufrage de Sewol. France 3 Limousin m’a sollicité pour une interview sonore sur ma découverte de l’identité d’Ahae et sur son rachat du village de Courbefy.

Non, dans l’affaire Ahae, je ne crois pas être un fantôme, même si Le Monde m’oublie. Et l’AFP aussi.

Affaire Ahae : les Coréens de France interpellent Aurélie Filippetti

Bernard Hasquenoph | 13/06/2014

Dans une lettre saignante publiée en français et coréen sur le site d’informations Paris Copain, des Coréens vivant en France s’adressent à la ministre de la Culture ainsi qu’à différentes personnalités du monde culturel ayant eu affaire à Ahae en tant que mécène et « artiste » : Catherine Pégard, présidente du Château de Versailles ; Henri Loyrette, ex-président du Louvre et co-président de l’Année France-Corée ; Bruno Ory-Lavollé, directeur du Festival des forêts de Compiègne.

13.06.14 | AU NOM DE LEUR COMMUNAUTÉ d’expatriés, ces Coréens demandent des comptes à la France. Comment de hauts responsables culturels ont-ils pu faire affaire avec Yoo Byung-eun alias Ahae, artiste douteux, gourou d’une secte et ancien délinquant, actuellement en fuite et recherché par la police de Corée du Sud pour le naufrage du Sewol ? Les auteurs de la lettre n’hésitent pas à employer le terme de « corruption » au sens large et se disent choqués pour l’image de la France qu’ils voyaient jusque là « comme un pays de grand respect pour l’art et un pays modèle pour la démocratie ». Beaucoup plus informés que nous sur l’affaire Ahae/Yoo sur laquelle les médias coréens enquêtent depuis deux mois, ils révèlent des éléments inédits en France comme le fait que les photos d’Ahae, à première vue bien innocentes, étaient achetées par ses propres entreprises et ses adeptes à des prix exorbitants. Ils nous font l’amitié, en fin de lettre, de renvoyer vers notre site. Des actions devraient suivre : pétition, rassemblement… Nous soutenons leur démarche de demande d’éclaircissement à tous les niveaux de responsabilités, et pour que cessent immédiatement toutes collaborations avec le sinistre personnage d’Ahae.

« Depuis deux ans, la France déroule un tapis rouge exceptionnel à un photographe inconnu du nom d’Ahae, pseudonyme du milliardaire YOO Byung-Eun, acceptant son argent et exposant ses photos au Musée du Louvre (2012) et au château de Versailles (2013), opérations et arrangements sans aucun précédent dans les institutions françaises.

Le milliardaire coréen et son fils (YOO Hyuk-ki) qui gère les affaires artistiques de son père à travers AHAE Press, sont pourtant aujourd’hui recherchés par les autorités coréennes, avec même une prime de 600.000 dollars pour qui permettrait leur arrestation. Car non seulement ils sont compromis dans l’affaire du naufrage du Sewoldont YOO père est le propriétaire, et qui a fait plus de 300 morts, mais aussi ils sont accusés de détournements de fonds et de corruptions via de multiples entreprises leur appartenant. Ahae est aussi depuis longtemps le gourou d’une secte évangéliste qu’il administre en homme d’affaires » Suite de la lettre à lire ici…